L’Edito de Jean François GENET

janvier 12th, 2008

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Dialogue dans un train :

la dame:

-Et vous, vous y êtes resté combien?….

moi:

-Quatre ans et demi, oui pas plus, de 73 à 77.

la dame:

-Oh, mais c’est beaucoup, nous on était déjà parti en 77 quand c’est arrivé.

Mon mari voulait partir au Gabon mais pas moi, enfin je l’ai suivi mais un an après seulement. Mais c’était pas pareil! Là-bas y’avait rien, alors qu’a Zouérate… Oh c’était bien. L’école, la piscine, l’économat, le Ranch… Oh, y’en avait des choses. Mais pourquoi vous êtes pas repartis? C’est vot’femme qu’a pas voulu?

moi:

-C’est à dire que nous… (coupé)

la dame:

-Je me demande ce que c’est devenu, parce que sans nous, quand même….

moi:

(Songeur…)

Quatre ans et quelque, beaucoup moins que certains, une éternité par rapport à d’autres, mais rien par rapport à une vie, surtout que le temps efface diaboliquement vite nos impressions, nos sentiments, fausse notre regard. Un regard obligatoirement différent selon l’âge et la période de la vie. Pour ma part, pas d’enfance et de souvenirs d’écoliers, pas plus d’adolescence zouératienne matinée de quelques précoces émois juvéniles qui m’auraient marqué à tout jamais et me renverraient une image idyllique de l’endroit. Pas plus de souvenirs d’un travail passionnant et enrichissant, bien au contraire, bruyant, fatiguant, salissant et poussiéreux. Non simplement une période où décidé à changer d’air, à voyager, du haut de mes vingt cinq ans, j’imaginais le monde sans en rien connaître du tout.

Pour le lieu? Je connaissais un célibataire qui en revenait et me disait, «c’est idéal pour les familles». Parfait pour moi! J’avais encore en tête les cartes de l’éducation nationale française ou il était indiqué sur les lieux AOF. On était en pays de connaissance. On m’avait dit «ça parle français». Ouf, c’est déjà ça! Allons-y. Pour le reste, quel choc!

Deux peuples, deux cultures différentes, unis, surtout unis de force, sans réelle volonté de partage, et ce même dans un immense projet industriel, ne font pas forcément cause commune. Se sont-ils seulement vus? Regardés? Peut-être. Se sont-il seulement écoutés? Entendus? Pas sûr. Leurs passés, très lourds, dictaient un destin qui ne sera jamais commun, peut-être eût-il été semblable, à la seule condition que ça réussisse.

Si il suffisait simplement de partager un espace pour créer un semblant d’osmose, se serait trop facile. Les aéroports, les stades, les clubs de vacances ou autres agoras seraient des lieux formidables d’échanges et de fraternité, hors, Ils ne sont bien souvent que des lieux de banalités. Zouérate était-elle un des ces lieux, sûrement pas. Elle était à la fois et l’un, et l’autre. Banalité sur les lieux de travail: manque de respect . Banalité avec le boy: facilité . Banalité entre Européen: continuité. Se croiser au club: amitiés. Faire la fête ensemble: communauté. S’écrire, se revoir: fidélité. C’est bien, ça fait du bien de ne se souvenir que des bonnes choses, mais c’est un peu court.

C’est terrible à dire et bien que je sois très heureux de lire des noms d’anciens, de retisser des liens, de voir des visages connus, je ne puis m’empêcher d’évoquer autre choses que l’année 77. Vous rendez-vous compte, moins de deux décades pour assister à la publication des bancs puis à la séparation sans jamais avoir consommé complétement. Frustrant, rageant. Impossible de se débarrasser de ce désagréable goût amer de travail non achevé.

Les uns et les autres sont venus croyant naïvement à un nouvel Eldorado. Pour certains, c’était bien la loi du Far-west qui s’appliquait. Mais qu’elle loi? Qui dirigeait le jeu? Tout ce que l’on sait, c’est qui a sifflé la fin de la partie. Ça aurait pu être un projet commun, ça ne l’a pas été. Mais qu’elle expérience tout de même! Des savants fous secouaient l’éprouvette mais les éléments en sont restés séparés, les uns dessus, les autres dessous. Puis tout le monde s’en est retourné.

Aujourd’hui, il est temps d’en écrire l’histoire, et preuve s’il en est, un musée lui est consacré. Vous y étiez, vous avez participé à cette aventure qui sans vous a continué, et c’est bien ainsi. Moi, qui par ailleurs, suis engagé depuis longtemps dans la sauvegarde des mémoires, je vous dis simplement que se sont vos souvenirs, que ce sont leurs souvenirs, qui vont permettre de laisser dans la mémoire collective, dans celle de vos enfants, dans celle de leurs enfants, autre chose qu’un tragique fait divers relaté sur des coupures de presse jaunies ou des colonnes de chiffres de production. Pour cela, vous n’avez qu’un choix, il vous faut répondre positivement à toutes demandes émanant de Patrick.

Jean-François Genet

Catégories: Edito

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