fév 28 2008

WOJTKOWIAK

"La" cité idéale dans le modèle minier occidental.

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<Visite du Général DE GAULLE. Octobre 1957

Octobre 1957, Le général De Gaulle, pour meubler sa traversée du désert, décide d’effectuer une tournée en Afrique. Il ne reste que quelques heures à fort Gouraud. Il est conduit en land rover jusqu’au sommet de la kedia d’idjil qui offre un point de vue imprenable sur l’immensité rase. Le général descend de la voiture et de son pas lent, se dirige vers l’extrémité de la piste, suivi de son aide de camp. Il s’arrête au bord du précipice, contemple le désert qui se déploie a l’infini. Tout le monde attend dans un silence religieux; le général va-t-il prononcer une de ces formules mémorables dont il a le secret ? Et la grande voix se fait entendre; “dites -donc Bonneval, c’est toujours dans les grands paysages qu’on fait les grandes choses.”

De Gaulle reprends son avion.

L’implantation d’un vaste complexe industriel au nord de la Mauritanie, dans l’une des régions les plus arides du pays vivant essentiellement de l’élevage nomade, a ainsi nécessité la mise en place de lourds chantiers qui ont entraîné des problèmes techniques et financiers importants.

Ces deux vastes chantiers (port et voie ferrée) s’accompagneront de la construction des cités minières de Cansado, près de Nouadhibou et de Zouérate, au pied de la Kediya d’Ijil.

Campement SEPIS à Port Etienne
Les premières installations
Premier campement Sépis à Fort GOURAUD
Avant la future Cité, campement de Kaïmas à Zouérate
Baraquements de Zouérate
Premier campement de SEPIS

“La” cité idéale dans le modèle minier occidental, oppose un personnel expatrié, pour la plupart d’origine européenne et occupant les places de cadres et de maîtrise, à un personnel mauritanien, relégué aux tâches non qualifiées.

Avant d’aller plus en avant et en préambule de l’article de Philippe Ranchère, il serait bon de pouvoir faire un point sur le concept et l’historique même de ce que l’on appelle « Ville nouvelle » et « Cité Idéale ».

(Ce résumé est un travail analytique réalisé d’après Wikipedia. Des liens renvois pour ceux qui le désirent vers des définitions plus complètes).

« Ville nouvelle » et « Cite idéale »

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Une ville nouvelle est une ville, ou un ensemble de communes, qui naît généralement d’

une volonté politique, et qui se construit en peu de temps sur un emplacement auparavant peu ou pas habité.

Ces projets sont marqués par les réflexions sur la cité idéale à une époque donnée.

La Cité idéale est une aspiration à la perfection architecturale, sociale (morale) et politique.

La réalisation d’une cité idéale est un des grands rêves des sociétés urbaines ou en voie d’urbanisation. Le terme pourrait sembler synonyme d’utopie si certaines de ces cités n’avaient été construites dans les faits.

L’Utopie (eutopia) a double fonction dans le discours politique: celle de proposer une rupture radicale avec un système existant et de plus de proposer un modèle de société idéale.

Avec le retour de la cité-état, l’organisation de la ville et de la société idéale est un des grands thèmes de l’humanisme italien de la Renaissance.

Il s’agit cependant de réalisations idéales au sens où, contrairement à la citéspontanée, qui se développe peu à peu selon les besoins en fonction de décisions multiples, et donc de façon organique et parfois anarchique, la cité idéale se conçoit avant de se construire, et sa fondation résulte d’une volonté unifiée.

Elles adoptent souvent un tracé régulier (en damier, en étoile,…); les bâtiments publics, l’organisation des services et parfois les contraintes architecturales imposées aux constructeurs dénotent un programme social ou intellectuel. Le désir d’ordre s’inscrit dans le réel, dans la société humaine; dans le tissu urbain s’incarnent alors des visées idéologiques, voire religieuses ou mystiques.

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Dans l’Antiquité, On construit des villes pour s’implanter sur de nouveaux territoires.

À l’époque féodale, la création d’une ville sur son domaine est le moyen, pour un seigneur, de générer une activité économique (commerce et artisanat) plus lucrative fiscalement que l’

agriculture. La plupart des villes ou villages de France portant des noms comme Villeneuve, Villenouvelle ou Neuville, datent de cette époque.

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Après le Moyen Âge en Europe, les pouvoirs se centralisent progressivement. Les dirigeants ont besoin de contrôler des territoires de plus en plus vastes, et ils ont besoin d’

y organiser des réseaux urbains qui soutiennent leur puissance. Ainsi seront créées des villes dans des régions considérées comme stratégiques, ou données en gage aux populations pour leur fidélité.

La colonisation de l’Amérique par les Espagnols, les Portugais, les Anglais (puis les Britanniques), les Français et les Néerlandais entraîne la création de nombreuses villes, nécessaires à une implantation durable.

Ces villes coloniales , souvent fondées pour réaliser une société utopique et d’abord presque toujours conçues par des ordre religieux, développent des formes urbaines originales qui se placent dans la continuité du mouvement des bastides et se prolongeront jusqu’au XXe siècle .

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Au XIXe siècle, avec la révolution industrielle de nouvelles villes se développent très rapidement, mais beaucoup plus pour des raisons économiques que par une volonté politique. C’est surtout le cas dans toutes les régions d’extraction minière. De grandes cités sont construites spécialement pour y loger les mineurs toujours plus nombreux. De nombreuses villes naissent ainsi dans le bassin de la Ruhr, en Allemagne. En France, on peut citer Lens dans le bassin minier du Nord.

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Le FAMILISTERE de GODIN.

En 1859, commence, à deux pas de l’usine, la construction non pas d’une cité ouvrière, mais d’un « palais social », que Godin baptise très délibérément « familistère ». Avant de trouver sa propre solution, il a beaucoup réfléchi, récusé la plupart des expériences en cours, les corons, les pavillons, les casernes et autres cités ouvrières.

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À partir des années 1960, l’urbanisation rapide dans certains pays incite les autorités à planifier le développement des plus grandes agglomérations par la création de villes nouvelles à leur périphérie, pour limiter la centralisation des plus grandes villes et essayer d’en faire des agglomérations multipolaires. On retrouve cette politique volontariste dans plusieurs pays.

En France, Paul Delouvrier est considéré à juste titre comme le père des villes nouvelles. Il soustrait l’urbanisme aux autorités politiques territoriales traditionnelles (maires, préfets, conseils généraux, ministères) en créant le District de la Région de Paris dont il est délégué général de 1961 à 1969, Il prend aussi contrôle de l’échelon inférieur, celui du propriétaire, en créant pour chaque v
ille nouvelle un établissement public qui achète l’ensemble du foncier.

De nombreuses cités à vocation purement industrielle sont aussi créées dans les pays socialistes (URSS, Pologne, Roumanie), d’abord un peu à la façon des cités minières d’Europe occidentale pendant la révolution industrielle, ensuite selon le modèle des grands ensembles collectifs

La figure de proue de la tradition utopique dans l’urbanisme d’après-guerre est peut-être l’architecte Le Corbusier dont les idées, le purisme notamment, vont essaimer dans le monde entier, inspirant l’architecture des villes nouvelles d’Europe de l’Est et les instigateurs du brutalisme anglo-saxon.

Après quelques décennies, la “ville nouvelle” perd son caractère de nouveauté.

L’actualité récente du rapport Attali nous rappelle que l’idée de ville nouvelle conserve son attrait.

Souhaitons toutefois que l’expérience, parfois controversée de certains villes nouvelles, notamment françaises, éclaire l’esprit de leurs concepteurs de ces futures villes, pour que les entités qu’ils dessineront soient aussi des villes où les hommes se plairont à habiter, à vivre et à vieillir ensemble.

Zouérate, « Pleasant-ville » ou la cité « Tupperware »

Plan du projet d'urbanisation Zouérate

Projet de la cité de Zouérate

« Les cités que nous devons concevoir à Fort-Gouraud et Port-Etienne ont une caractéristique particulière: elles sont destinées à êtres habitées par une population mi-africaine, mi-européenne en évitant la constitution d’une enclave coloniale. Il n’est pas question de construire des quartiers de noirs et d’autres pour les blancs; mais le problème reste complexe. La société maure a des traditions et des coutumes que nous ne pouvons ignorer. La cellule de base n’est pas la famille mais la tribu, et les nomades n’ont pas la même façon de se loger.

Apres mure réflexion nous optons pour des cités ouvertes, un urbanisme spacieux – le terrain ne manque pas! Dans un premier temps, nous ne prévoyons pas le logement des ouvriers africains; ils s’installeront dans les camps provisoires qu’occuperaient les premiers européens Pour les nouvelles cités, nous arrêtons plusieurs types de logement, les uns pour les cadres, les autres pour les agents de maîtrise, toute ethnies mélangées. Mais il ne suffit pas de loger, il va falloir répondre au besoin des familles en matière de santé, de loisir, de scolarisation, de consommation…Au début de l’année 1961, nous décidons de bâtir deux cliniques, ouvertes a tous, en prévoyant un équipement très sophistiqué pour celle de Port-Etienne. »

Jean Audibert.

Il peut paraître banal de rappeler l’écart considérable entre le mode de vie des Mauritaniens au moment de l’installation de l’exploitation minière, mode de vie reposant sur les activités ancestrales de l’élevage et de l’agriculture, largement fondé sur l’autosubsistance, près des trois quarts de la population vivant en nomades sous la tente, et celui qui résulte de cette implantation industrielle.On peut aussi noter que cette “greffe” est celle d’une entreprise obéissant à des normes sociales bien particulières dans le monde industriel, européen du moins: celles qui définissent ce que l’on pourrait appeler un modèle minier. Exportation du modèle minier du nord de la France.

Certes les conditions d’extraction
, a ciel ouvert ici, sont bien différentes et ne créent pas ce paysage organisé autour des “fosses”, des puits, des terrils émergeant au-dessus du plat pays, mais l’organisation de l’espace humain, la stricte séparation des habitats (dans la France du nord, corons des mineurs, pavillons des porions et chef-porions, maison de maître des ingénieurs et du directeur, propriétaire en outre avant la nationalisation) rendait immédiatement visible la manière dont la hierachie industrielle gérait tous les aspects de la vie des hommes.

La conception des cités construites par la Miferma, les types de véhicules de service attribué, l’organisation des services et des loisirs, tout rappelait, matériellement et symboliquement en Mauritanie comme en France, les normes hiérarchiques du travail industriel, soulignant plus encore, du fait de l’origine et du mode de vie différents des populations concernées, la distance entre les classes.

C’est en effet à Zouerate, siège de la mine, où l’entreprise est l’unique source d’emplois et de revenus, que la greffe du modèle minier européen est la plus remarquable et a engendré très tôt de fortes tensions intercommunautaires.

Projet ZouérateEtude de la Cité de Zouératezouerate

La cité proprement dite, telle qu’elle avait été conçue par l’entreprise, devait comprendre trois ensemble distincts. Le quartier “cadre”, au nord-ouest, prévoyait la construction de 50 villas cadres, en rez de chaussées, isolées les unes des autres, spacieuses et confortables. Le quartier “maîtrise”, au Nord pour les maîtrises supérieures, à l’ouest pour les maîtrises moyennes, devait comprendre 1+60 villas, elles aussi de plein pied, moins spacieuse et plus resserrées dans l’espace. Le quartier “subalterne” se proposait de mettre à la disposition du personnel ouvrier et de la petite maîtrise 870 logements à étage. La taille des villas et des appartements variait en outre selon la situation familiale. Plusieurs dizaines d’expatriés célibataires étaient logés dans l’hôtel de la Miferma ou dans les bungalows voisins (36 places disponibles).

En 1968, le parc de la Miferma comprenait 36 logements cadres, 300 logements maîtrises, 114 villas et 186 appartements, et 317 logements subalternes. Seul en effet, selon la convention d’établissement initiale, le personnel expatrié ou déplacé avait droit a un logement d’entreprise; le personnel recruté localement recevait une indemnité de logement. De fait, a cet époque, l’attribution d’un logement était affaire de grade dans l’entreprise: celle-ci s’attachait les ouvriers des catégories supérieur (s7 et s8) et les maîtrises de rang inférieurs (m1 et m2) en les logeant: 50 logements économiques amélioré leur avait été en outre réservés. Le reste du personnel recruté localement, c’est a dire mauritanien (a l’exception d’épouses d’agents européens employés dans l’entreprise), soit près d’un millier d’ouvrier des catégories les plus basses, ne disposait pas de logement, ce qui n’était pas sans créer de graves problèmes dans cette ville nouvelle, et allait entraîner la formation rapide de bidonvilles.

L’attribution des logements en fonction de la situation au travail (grade, type de recrutement) allait aboutir à la constitution de fait d’une cité européenne, bien conçue, aérée, dotée d’équipement modernes (voirie, éclairage, adduction d’eau et d’electricité…) et proche des équipement collectifs (économat, club avec piscine, cinéma…), et d’une ville mauritanienne avec un petit quartier moderne, au sud, et de vaste bidonvilles au nord et au sud. Pourtant J;Audibert insista sur la volonté de ne pas instaurer une situation d’apartheid, ou qui puisse rappeler la période coloniale encore toute proche.

Projet de Cité (retenu)

L’organisation de l’habitat reflétait ainsi, à Zouerate, une ségrégation de fait qui, sans doute in intentionnelle mais non moins réelle, traduisait la dimension “ethnique” des hiérarchies industrielles, inévitable sans doute en cette période initiale où la main d’œuvre locale ne disposait que de qualifications réduites.

Il y avait une école pour les africains et une pour les européens. Un club africain, un pour les européens. Même les vetements de travail étaient differents; le marron pour les agents de maitrise, le bleu pour les ouvriers donc les africains.

Il n’est pas jusqu’à l’usage de la polyclinique qui ne reflete cette ségrégation. A Port etienne, l’étage etait de ait reservé aux européens, le rez-de-chaussée était africain pour faciliter les visites, nombreuse des familles. S’il est clair que cette separation de caumunauté était plus l’effet de pratiques qui se sont instaurées spontanément, que d’une volonté déliberée de l’entreprise, il est clair aussi l’introduction du modele minier européen dans le contexte mauritanien de l’époque ne pouvait qu’entrainer cette descrimination. Sur certains point, cependant n’oublions pas que l’implantation de la miferma accompagne le processus de décolonisation, la position de l’entreprise n’est pas sans ambiguité. Symbolique est le terme de “sulbarterne” pour désigner la catégorie des ouvriers s1,s2 etc, ou encore le logement qui leurs sont destinés. Retenons la notion de rang qui renvoie plus a une société coloniale distinguant les “indigènes” et le colonisateur, qu’aux ideaux démocratiques, ni même à la nature des hierachies de travail industrielles.

zouerate vers 1963/64

En cette période les signes les plus incontestables du “rang” se manifestent dans l’organisation de l’espace urbain.Les salaires des ouvriers recrutés localement, et qui n’ont pas le droit a un logement d’entreprise, ne leur permettent pas de construire un logement descend. L’exode rural, l’attrait des salaires redistribués localement, vont grossir la population de Zouerate. Une partie de la population de la ville, y compris les familles des ouvriers, avait repris des habitudes de nomadisme dans un périmètre d’une centaine de kilomètres autour de la ville. Les ouvriers avaient rachetés tentes et animaux et avaient installé leurs familles “en brousse”, avec le soutien de l’entreprise, sans doute satisfaite de voir ainsi se désamorcer les tensions sociales, qui consentait à un aménagement des temps de travail et alimentait en eau, par camion citernes, les campements de ces néo-nomades.

C’est vraisemblablement environ 15 000 personnes qui étaient installées alors à zouérate, dont pres de 12 000 vivaient, en période habituelle, dans les bidonvilles qui ceinturaient alors la “cité européenne”: la construction d’un mur, bien vite intitulé “le mur de la honte” allait rendre plus visible cette séparation.

En dehors de quelques logements hérités de la période des chantiers – une trentaine de logement de la cité Dumez (du nom du fournisseur), en grande partie récupérés par l’administration mauritanienne, les 12 logements de la cité Dragages, vétustes et occupés par la police , les sépis de miferma, mis a la disposition des ouvriers et du premier occupant, à l’ouest-, l’habitat est constitué de baraques construites avec les déchets industriels (fûts d’huile redéployés en particuliers); le plus souvent une ou deux pièces de 10 à 15 m2, et des annexes, auvents, appentis, abris pour les animaux, répartis à l’intérieur d’une cour clôturée des mêmes matériaux, dont la dimension est variable selon la densité de l’habitat. cette densité est forte dans la partie ouest où se sont implantées les boutiques de commerçant, construite elles aussi dans ces matériaux.

L’urbanisme, si ce terme est adéquat, à propos des bidonvilles, reflète les besoins des populations.

En cette fin des années soixante, ce sont bien deux mondes qui coexistent à Zouérate et cette coexistence peut difficilement être harmonieuse : en mai 68, les revendications ouvrières, au premier rang desquelles se trouve le problème du logement, se traduiront par un affrontement entre les communautés.

C’est encore à Zouérate, cependant, que ces rapports intercommunautaires vont prendre un tournant difficile. Les Mauritaniens apprennent à répondre aux attitudes racistes qui sont trop souvent à l’origine des conflits et la direction envisage des mesures, autres que répressives, qui pourraient désamorcer les tensions. La responsabilité de la MIFERMA dans la constitution du bidonville est réelle. Or, c’est la mobilisation des bidonvilles qui va donner un tour dramatique à la grève qui éclate à Zouérate en mai 1968.

Mais au lendemain des événements sanglants qui, en mai 68, avaient endeuillé Zouérate apparut aux promoteurs de l’entreprise la nécessité de relancer le programme de logement.


Vue aerienne Zouérate  1976Plan du projet d'urbanisation ZouérateEtudeFacade interieur projet des logements économiques Logement économique (projet) Zouérateconstruction de la Polycliniqueconstruction logements à Zouérate-construction logements ouvriers à Zouérate-

Cansado, Zouérate : « cités idéales » ?

Un article de Philippe Ranchère

Je n’ai habité que peu de temps à Cansado, de 1962 à 1964, et y suis retourné d’Octobre à Décembre 66.

Même si je n’ai conservé de Cansado que des souvenirs d’enfant, cet endroit m’a profondément marqué, notamment en ce qui concerne son urbanisme, très hiérarchisé, et son architecture extérieure et intérieure.

On peut qualifier l’ensemble de rigoureux, froid, témoignant même d’un côté “lutte des classes”, avec les logements de cadres, d’agents de maîtrise et de subalternes, sur le modèle des villes minières ou du textile, mais pourtant, quelle qualité d’aménagement, et d’adaptation au climat ” De retour à Port-Etienne, nous retrouvons ceux de nos collègues …. Ils sont dans un grand état de nervosité et se plaignent de pas avoir pu dormir car ils viennent d’essuyer 4 jours de vent de sable. Placé au nord d’un promontoir, le lieu que nous avons choisi pour implanter notre 2° cité, à 7 kms au sud du village, semble moins exposé que Port-Etienne. Il se nomme Cansado, un nom espagnol que lui ont donné les pêcheurs canariens qui venaient peut-être s’y réfugier. L’architecte qui a essuyé ce vent particulièrement violent ne l’oubliera pas dans la conception des logements, et ceux-ci se révèleront bien adaptés au climat.” (1)

La Miferma semblait prendre soin de ses agents, en les logeant correctement (il est vrai que dans la Mauritanie de 1960, c’était indispensable pour s’assurer une stabilité de personnel), et s’est dotée des moyens en conséquence.

Même si au regard des travaux de génie civil nécessités par l’exploitation du minerai de fer, la construction de Cansado ne devait pas être le plus lourd (Zouérate a certainement été plus complexe), il n’en empêche pas moins que l’affaire n’a pas du être aisée, ni en terme de travaux de bâtiments, ni en terme d’importation de matériaux et de mobiliers.

Concerné de par ma formation et mon activité professionnelle par les questions de logement, je m’intéresse à cet aspect de l’histoire. Peut-être ai-je également besoin de croiser l’idéalisme de ma vision d’enfant à la réalité d’une analyse adulte documentée ?

Quelques premières recherches et contributions m’ont donné l’opportunité de me faire une idée sommaire :

L’intention de base de la Miferma : Pour éviter la constitution d’enclaves coloniales, des cités ouvertes, de l’urbanisme spacieux, plusieurs types de logement, pour les cadres, les agents de maîtrise, toutes ethnies mélangées. Les cités doivent bien entendu comporter les structures de santé, d’éducation, commerciales et culturelles indispensables au bien-être du personnel et des familles.(2)

Le maître d’oeuvre pour Cansado : Le Cabinet ATEA-SETAP, fort d’une certaine antériorité en Afrique, notamment en collaboration avec le Cabinet d’Architecture Jean Prouvé (3). L’architecte est chargé d’une mission d’ensemble, assurant successivement la conception de l’aménagement général du site, de l’urbanisme, de l’architecture et des équipements (4). Dans un premier temps, la commande porte sur une cité de 5 000 h tout en prévoyant une extension à 35 000 h.

“La ville, réalisée en un minimum de temps, donne donne une impression de très forte cohésion, d’unité quasi structurelle…” “L’architecture ne se veut pas esthétique, elle s’appuie sur une analyse serrée des conditions du milieu. Les volumes simples, la sobriété des saillies et reliefs, exploitent les effets d’une lumière exceptionnellement dense. Le vent explique l’absence d’ouvertures au nord. Des murs écrans n’ont d’autres fonction que de couper sa progression…La température influe sur le volume de la cellule.Elle est combattue par l’utilisation de matériaux à grande inertie thermique, une ventilation intermittente… La force du milieu réduit les possibilités de distinction sociale en imposant les mêmes principes de construction pour tous, la même orientation sud ou est, la même présence de grands murs de façade. Cette uniformité répond enfin à un souci d’économie et offre la possibilité de préfabriquer sur le site certains éléments, chaînage, poutrelles des planchers, acrotères…”

“L’urbanisme o
béit à une même cohérence…. et prend en considération la composition sociale de la ville qui obéit à un ordre strict…La diversité des groupes ethniques de la population appelée à résider à Cansado impose différentes catégories de groupement d’habitat…L’uniformité architecturale masque un principe d’organisation fortement ségrégatif hérité de la pratique industrielle elle-même. La ville reste en profondeur organisée comme l’entreprise qui l’a fait vivre…
(5)

Cet article flatteur pour Cansado, ne donne cependant aucune information sur les entreprises qui ont obtenu les marchés, ainsi que sur leur mode d’organisation

Deux documents dont j’ai eu récemment communication, permettent de répondre en grande partie à ces questions :

1) « Cansado – Ville Nouvelle » Atelier ATEA – SETAP – 1965

2) Le très intéressant mémoire de diplôme d’architecte « Cité de Cansado : ville ouvrière ou station balnéaire, une ville nouvelle des années 60 en Mauritanie : un aspect de l’urbanisme français Outre-Mer », – Sophie POPOT – Paris : Ecole d’architecture de Paris-Belleville, 2000.

Le chantier :

Dirigé par Jean Dimitrijevic, il s’étale de 1959 à 1963. L’objectif sur cette période est de construire 750 logements et leurs équipements.

(7) Une fois le site choisi, il a fallu créer la chaîne de production et organiser le chantier.

Après avoir analysé les différents matériaux disponibles…, le choix constructif s’est porté sur la préfabrication légère de parpaings importés du Sénégal. La construction des refends s’organisa donc en filière sèche, sauf celle du chaînage et de l’acrotère. La construction en terre ou en grès fut rejetée car jugée peu résistante aux vents violents qui secouent cette région…Des moules sont été fabriqués sur place : les cadres de baie et les gardes corps, ou les poutrelles/dalles des toits terrasse. Tous les éléments étaient manutentionnés sauf les dalles des toits-terrasses qui étaient posés avec des instruments de levage…

.. A l’appel d’offre, ce sont de grandes entreprises françaises, quelquefois implantées au Sénégal qui ont été retenues :

Groupement : Société Française de Travaux Publics – entreprise pilote – ; Entreprise Razel, Société Chaufour Dumez

Entreprises spécialisés : Laurent Bouillet, Plomberie ; Société Générale d’Electricité, électricité, Socipra, peinture vitrerie ; Consortium d’étanchéité, étanchéité ; Société de Construction Bel Air, menuiserie ; Les Carreleurs Français, carrelage ; Eau et Assainissement, adduction d’eau ; Etal, réseaux téléphoniques et électriques

Equipement : Mobilier International, Knoll, G. Robert, Steph Simon, At Diderot (8)

(7)L’importation de produits manufacturés a été réduit au minimum. Cette notion de minimum est subjective, elle comprend par exemple les sanitaires en céramique…les robinetterie, cuisine aménagée menuiserie recouverte de formica) les revêtements en mosaïques de grès cérame vitrifié…

… Une économie de moyens a été recherchée afin de permettre la faisabilité de la durabilité du projet. Par exemple, par souci de simplicité et d’économie, un nombre limité de modèles de menuiserie fut mis en œuvre. Ils étaient importés de la Sarthe, et acheminés par péniche avec de la terre et de l’eau potable de Bretagne pendant les transports à vide des premiers convois minéraliers. L’architecte a du s’accommoder des difficultés d’approvisionnement et des difficultés techniques. La main d’œuvre choisie se composait d’un minimum de techniciens qualifiés français et d’un maximum de Maures, de Canariens, et de Sénégalais employés sur place….

Les logements (8)

Les logements ouvriers :

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Les logements maîtrises

droppedImage_7.jpgdroppedImage_4.jpg droppedImage_2.jpg droppedImage_4.jpgLes logements cadres : droppedImage_3.pngdroppedImage_7.jpg

A ces logements s’ajoutaient des immeubles collectifs, résidence pour célibataires et cadres

Les équipements :

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Avec une différence très nette de qualité entre l’école européenne et l’école mauritanienne

Le club européen

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Les clubs ont aussi fait l’objet d’une grande attention. Ces équipements de proximité venaient en 3° place après l’équipement scolaire et cultuel. Le café, la salle de jeux, la piscine, le cinéma, le terrain de basket, de foot, de kart.

Ce choix d’activité caractérise cette époque nouvelle : jeux collectifs masculins, courses avec de petites voitures, projections cinématographiques, nage en piscine, bronzage et bikini. Cet équipement éclaté marquait la volonté de satisfaire les familles pour les stabiliser à Cansado. C’est pourquoi les installations qui leur sont dédiées étaient plus importantes que celles pour les Maures… Ces programmes et la façon de les mettre en avant dans la publication (de l’ATEA-SETAP) font penser à une publicité pour un club de vacances au soleil.(7)

L’aménagement intérieur des logements de Cansado.

Cet aspect relevait également de la mission d’ensemble de l’architecte.

On peut noter la présence pour l’équipement de Steph simon, entre autre éditeur des meubles de Jean Prouvé (et de Charlotte Perriand), qui collaborait à cette époque avec la SETAP à la construction du Musée et Centre Culturel du Havre (7)

Selon mes parents, le mobilier de base était identique pour tous les logements (subalternes, agents de maîtrise, cadres moyens et supérieurs).

Toutefois, les cadres disposaient de pièces supplémentaires de mobilier, dont les bibliothèques “nuages” de Charlotte Pérriand, et, semble-t-il également, de buffets plus « généreux ».

Ce mobilier, d’un désign pratique et solide, et d’un esthétisme certain, a bien remplit son contrat.

Vous trouverez ci dessous quelques photos familiales ( je figure sur les photos non floutées) de notre logement, où j’ai essayé de mettre en valeur quelques pièces. J’ai également inséré, pour illustration, quelques url de galeries qui, ironie de l’histoire, importent du mobilier de Cansado pour le proposer aux amateurs de design 50’s, où sa côte semble particulièrement élevée. C’est ainsi que, très récemment, un buffet complet 3 portes, similaire à celui figurant dans les photos ci-dessous, signé Charlotte Perriand, a été vendu 65 000 US $ sur E Bay, les enchères débutant à 35 000 US $ !!! Un rare buffet 5 portes est proposé dans une galerie new-yorkais selon une estimation allant de 100 000 US $ à 150 000 US $, et un simple banc aux environs de 7 000 US $

La décoration des logements de cadre variait selon des harmonies “terre, soleil, lune” Notre logement était “lune”, à dominante de noir, blanc et gris. Ma mère, qui débarquait en Octobre 62 de la verdure d’une villa dakaroise dans l’aridité du désert et ce décor particulier n’en a pas conservé un grand souvenir…

Conclusion :

Je ne suis jamais allé à Zouérate, et la documentation sur la construction de cette cité est, semble-t-il, difficile à trouver.

Cela étant, au regard de la problématique de l’époque, confortés par les photos et plans mis en ligne sur ce site, ces deux cités sont jumelles sont le plan conceptuel

Alors, cités idéales, phalanstère dans le désert, Arc et Senan version Saharienne post coloniale ?

La « nostalgie » enjolive les souvenirs, mais une analyse plus stricte peut ramener à la réalité. Dès 1967, un rapport du Ministère Français du Logement est assez critique sur Cansado :

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Le jugement de la même mission sur Zouérate est plus mesuré.

Peut-être plus posément peut on émettre le jugement que si l’idéal de la Miferma se voulait généreux dans son expression, la réalité fut moins poétique. Cette cité, ainsi que celle de Zouérate, répondait à une logique industrielle et économique rigoureuse et froide.

Villes utilitaires, villes où les adultes ne faisaient que passer, villes sans souvenirs, où seuls les enfants se créaient des racines ….

Philippe RANCHERE – 7 Février 2008

(1) In “Miferma : une aventure humaine et industrielle en Mauritanie”, p. 55, Jean Audibert – Editions l’Harmattan Paris(2) idem p 92-94(3) Voir “Architectures Françaises Outre mer” Collection Villes -Editions Mardaga – Liège 1992(4) Voir l’ensemble de l’Article “Ville et industrie en Afrique”, et plus particulièrement le paragraphe “L’urbanité à la conquête du désert : Cansado”, p. 366 à 373, in “Architectures Françaises Outre mer” (5) idem p. 367 et 368(6) Charlotte Perriand” – Editions du Centre Pompidou – Paris 2005 – p. 162 à 164)(7) « Cité de Cansado : ville ouvrière ou station balnéaire, une ville nouvelle des années 60 en Mauritanie : un aspect de l’urbanisme français Outre-Mer », – Sophie POPOT – Paris : Ecole d’architecture de Paris-Belleville, 2000.

(8) « Cansado – Ville Nouvelle » Atelier ATEA – SETAP – 1965

Ainsi que les documents de la Bibliothèque :

Cansado-ville nouvelle REFD5.pdf

Cansado.pdf

Compte rendu Archi 1967 Cités REFC885.pdf

Etude d’amenagement Fort gouraud 1967 REFC827.pdf

Etude d’amenagement cités REFC4434.pdf

Annexe :

L’Aménagement intérieur de la maison de cadre de mes parents

bibliotheque en 1963

Bibliothèque “Nuage” Charlotte PERRIAND

voir : http://www.patrickseguin.com/design/atelier/atelierprouve3.htm

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Bibliothèque – Chauffeuse tube

voir : http://www.jousse-entreprise.com/html/furniture/perriand/gallery/perrgall03.html

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Vue de la bibliothèque, du salon, du hall et de l’entrée de la cuisine

voir : http://mapage.noos.fr/ch.paulve/contenu/perriand/perriand.htm

salon en 1964

e salon en couleur

voir : http://mapage.noos.fr/ch.paulve/contenu/perriand/images/02_big.jpg

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Buffet “Charlotte Perriand”voir : http://www.patrickseguin.com/design/perriand/charlotteperriand2.htm

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Vue du buffet et du salon

voir :

http://www.patrickseguin.com/design/perriand/charlotteperriand3.htm

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Trente ans après.

L’espace industriel est aussi un espace qui se décrit sur un mode particulier qui s’étend à l’habitat lui-même: alors qu’à Nouakchott ou dans d’autres villes mauritaniennes par exemple, les nouveaux quartiers portent généralement des noms qui évoquent la revendication d’arabité, ici ils renvoient souvent à la constitution de ce nouveau monde industriel, à travers le nom, souvent utilisé, des entreprises qui ont contribué à la construction de celui-ci (Dragages, Dumez, etc) ou à ses caractéristiques physiques (la cité blanche et la cité rouge…).Voire en parlant, à Nouadhibou de la “cité française” pour désigner une partie de Cansado.

Trente ans après, le développement de Zouérate s’est effectué de manière concentrique et classique, se réorganisant autour de la zone commerciale du marché avec les quartiers des employés de la SNIM à l’ouest et au sud, le quartier administratif au nord et des zones d’habitat plus spontané à l’est. La “cité blanche”, occupée autrefois par les expatriés, est maintenant inscrite de manière périphérique dans le tissu urbain, que les contraintes de la guerre ont aussi contribué à organiser avec l’établissement d’une ceinture défensive dont les traces sont encore visibles.

L’habitat urbain s’est aussi nettement amélioré en trente ans. Les bidonvilles ont pratiquement disparu) Zouérate au profit de constructions loties plus pérennes.

D’autres signes lisibles dans les valeurs locales, ceux de distinction sociale et de réussite financière qui s’identifient à travers la construction ostentatoire de somptueuses et baroques villas dans certains quartiers de la ville.

Le mur qui, symboliquement, séparait à Zouérate la cité “européenne” et la “cité africaine”, est tombé et l’espace urbain s’est réorganisé dans le cadre de la nouvelle culture urbaine.

L’espace industriel est aussi un espace qui se décrit sur un mode particulier qui s’étend à l’habitat lui-même: alors qu’à Nouakchott ou dans d’autres villes mauritaniennes par exemple, les nouveaux quartiers portent généralement des noms qui évoquent la revendication d’arabité, ici ils renvoient souvent à la constitution de ce nouveau monde industriel, à travers le nom, souvent utilisé, des entreprises qui ont contribué à la construction de celui-ci (Dragages, Dumez, etc) ou à ses caractéristiques physiques (la cité blanche et la cité rouge…).Voire en parlant, à Nouadhibou de la “cité française” pour désigner une partie de Cansado.

L’ampleur des problèmes soulevés par la croissance urbaine de Zouérate a modifié la manière dont la SNIM peut envisager de participer à leur résolution par rapport aux temps premiers de la MIFERMA : en trente ans, la population de cette ville a été multipliée par cinq.

C’est par d’autres biais que se traduit maintenant l’influence de l’entreprise. La participation de la SNIM à la vie locale passe par des cessions de logements à l’administration, services en nature, de matériel en particulier pour des travaux publics, etc, mais aussi des subventions directes aux communautés locales.

La SNIM en fait reconduit la subvention que la MIFERMA accordait déjà à ces communautés territoriales en répartissant l’argent entre les nouvelles communes qui ont été créées.

Zouérate qui projette dans l’espace de la ville (madina) des valeurs et des comportements du monde de la “brousse” pour reprendre l’expression consacrée à l’époque coloniale.

Avec sa “palmeraie” , et ses jardins qui se sont développés à l’ombre des arbres, installée au débouché du réseau de drainage et d’assainissement des eaux usées de la ville, Zouérate prend quelque peu des allures d’un qsar traditionnel de l’Adrar et donne l’aspect d’un îlot de verdure dans le paysage minéral de la Kediya.

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